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Tout ce qu’on aurait dû faire.

Du vin, des danses en bobette pis brailler, fort.

Crédits : April Vigneault

Je me versais mon troisième verre de vin, un mercredi tranquille. L’extérieur peint de couleurs sombres; le soleil était parti se coucher. J’avais allumé les lumières de Noël installées dans mon salon pour donner l’impression que je sais décorer. Sur Youtube, j’avais choisi une playlist de chansons que j’aime, mais que je suis gênée d’écouter quand y’a du monde autour. Les rideaux fermés, je dansais en bobette dans ma cuisine en buvant du vin qui coûte deux fois rien.

Depuis que j’habite toute seule, je me gâte avec pas grand chose. Des moments où j’arrête de retenir ma respiration un peu pour pas que mon ventre ressorte. Je mange ce que je veux, souvent je l’ai réchauffé au micro-ondes. Je porte le même chandail quand je dors pis quand je sors. Sur mon frigo, j’ai fait un collage avec les photos des gars que j’ai frenché au Cégep. Je me parle dans le miroir en me disant que je vais aller loin dans la vie. Je fais des grimaces, aussi.

Je danse en bobette avec du vin qui goûte l’eau, les mercredis soirs.

J’essaie fort d’être heureuse même si y’a personne pour regarder mon bonheur. Réapprendre à me badigeonner le visage d’émotions positives sans personne pour me convaincre de le faire. Y faut ben commencer à quelque part. Après avoir mordu la poussière, c’correct de se plaindre un peu du goût de cendre sur ses lèvres, mais y va ben falloir que t’arrêtes de nourrir les tisons un moment donné.

Ça anesthésie pas la douleur, se souffler sur les plaies ouvertes.

Mon cœur est fait en ouate. Une petite boule de coton pressée derrière la cage thoracique, ça s’imbibe d’émotions toutes les quarante secondes. Je pleure souvent. Le monde est rempli d’affaires à s’arracher l’intérieur avec des vise-grips. Des retours d’appel qui viennent jamais. Des textos qui ne trouvent personne à l’autre bout. Des garçons avec les cheveux propres qui ont déjà des blondes avec les yeux bleus. Des soirs d’été où y pleut. Des hivers à se coller avec notre chat. Les pages de notre amour. Quand Marilou pis son chum se séparent. Son feed Instagram. Publié un statut qui pogne pas. S’enfarger pis s’écorcher l’amour propre sur le plancher parce qu’on a pas de matelas de likes pour se protéger. Encore se réinscrire sur Tinder. La vision de notre date Tinder dans notre lit double. Des exs qui reviennent au mois de novembre pour nous dire qu’y s’ennuient. Le mois de novembre. Mais surtout, un petit roux qui m’annonce par FaceTime qui reviendra plus, lui. Qui s’en va voir ailleurs si les filles sont plus douces.

Pis mon cœur de ouate est pas assez solide. Y lâche. Y pleure. En mangeant des plats de pâtes blanche, je me demande pourquoi y’est à nouveau tout seul. On vient qu’on sait pu si y’a encore une raison de respirer si personne prend son temps pour sentir nos côtes se soulever et retomber. On écoute des chansons tristes, des tounes qui demandent à du monde déjà parti de rester. Les sept saisons de Gilmore Girls jouent en boucle sur notre ordinateur, on tourne en rond la nuit en se répétant que Rory aurait dont dû rester avec Jess. On a le mal d’amour pis une petite grippe, aussi, parce qu’on sort pas de manteau quand y pleut pour sentir le ciel pleurer sur nos épaules. Ça justifie le poids qui leur pèse dessus.

Pis ça dure.

Pis un moment donné, ça fait deux ans qu’on braille devant les bars. Un peu trop saoule sur les vodka-canneberge, on s’effondre dans les bras de nos amies. Il est trois heures, La Rockette ferme. Tout le monde se retrouve sur le trottoir. Nous autres on s’époumone sur Saint-Denis à crier qu’on croit pu à la magie, le mascara coulé jusqu’au rouge à lèvres. Nos petits cœurs en ouate s’effondrent encore pour un vieil amour qui a refait sa vie dans l’appartement d’une grande blonde.

On arrête pas d’écrire des mots tristes pour se déchirer l’intérieur. On gribouille des textes de reviens-donc-je-t’aime-on-était-beaux-pis-en-feu. On romance la douleur pour que ça paraisse bien, ça donne limite le goût de se faire laisser au mois de mars pour enfin vivre des sensations fortes. On enchaîne les monologues de phrases vides; c’est pas la destination, c’est le voyage.

Un jour, souvent un mercredi soir pendant qu’on termine notre deuxième verre de blanc, on se dit que c’est assez. On crisse nos rimes aux vidanges. Ça va faire pleurer dans des spectacles acoustiques pour des gars aux cheveux gras qui auraient même pas un texto à nous offrir. Ça sert à rien de garder nos peines captivent, de se baigner dedans en se demandant constamment pourquoi on a les cheveux mouillés.

Tout ce qu’on aurait dû faire, c’est reprendre nos robes courtes pour aller se pavaner devant du monde qui nous regardaient, eux autres. Se décorer de nos talons les plus hauts, sortir sur la Main pis revenir nu-pieds. Rire fort dans une bibliothèque pour se rappeler qu’on a le droit de déranger la vie des autres. Manger des bagels, un peu saoule, à quatre heures du matin, sans retenir notre petit mou de ventre.

Dormir dans le milieu de notre lit. Rouler dedans toute la nuit, pas parce qu’on s’ennuit, mais parce qu’on a le droit de prendre de la place. Sourire en se réveillant, même si on le force un peu. Avec de la pratique, ça devient naturel. Éviter de finir comme des chiens couchés sur des pierres tombales à espérer que des relations mortes reviennent à la vie.

Tout ce qu’on aurait dû faire, c’est entrer à la SAQ pis acheter une bouteille d’Amaretto avec notre carte VISA. Dans le parc Laurier, doucement, au travers les gorgées, réapprendre que le bonheur peut goûter sucré même si ça chauffe quand ça redescend. Aller voir un film d’amour toute seule, sans vouloir pleurer. Se demander pourquoi y montre jamais le moment où la fille cherche ses sous-vêtements.

Écouter du Daddy Yankee en préparant une omelette. Casser les oeufs en criant victoire. Cuisiner des brownies sans gluten pis décevoir nos papilles. Retourner à l’épicerie s’acheter des croissants full beurre. Aujourd’hui, on fait quelque chose qui nous tente. Demain aussi. Prendre des photos de nous autres dans notre bain. Se dire qu’on est belle huit fois par heure. Dix, quand y fait gris dehors.

Sortir un mardi. Coucher avec le barman de notre bar de quartier. Se ramasser à boire des Pina Coladas maison dans le demi sous-sol de notre best. Se trouver drôle d’être gênée. Remettre les pieds dans notre bar de quartier, faire des sourires cachés dans les coins au barman qu’on a vu tout nu. Réaliser que c’est beau l’intimité, même si ça veut pas dire qu’on va se marier. Passer une ostie de belle soirée.

Tout ce qu’on aurait dû faire, c’est d’éviter de se perdre pendant deux ans.

Tout ce qu’on aurait dû faire, c’est se verser un troisième verre pis danser en bobette dans notre cuisine.

Tout ce qu’on aurait dû faire, c’est de continuer à vivre.

Même un mercredi soir.

Même toute seule.