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Spécial Halloween.

Un presque costume, un matelot pis vouloir être ordinaire.

Crédits : Silvia Grav

Si j’avais le temps de perdre ma vie en politique, je me partirais une carrière. Lentement pour finir par me tailler une place sur le Conseil Municipal, ou mieux, au Parlement question que ce soit pareil partout. Je me ferais élire avec un gouvernement majoritaire et je passerais une loi. Une seule. Interdiction d’obliger le monde à se déguiser. Sauf que, je fais pas de politique pis c’est écrit sur l’événement que si tu fais pas semblant d’être autre chose que toi, ce soir, tu rentrera pas au 4852. Pis Phil, y niaise pas quand y mets des règlements sur ses évènements Facebook. Pareil que les petits astérisques dans un contrat, tu vas te faire pogner. Essaie même pas.

Fait que, j’ai peint des paillettes sur mes paupières pis là, je passe ma soirée à dire « oui, oui, je suis la fille dans le film… tsé, le film là… Ah, pis laisse donc faire. »

Mes amis se sont perdus au fil des années, dans des jobs d’adultes ou des mi-sessions qui débordent sur des fins de sessions. Leurs horaires n’ont plus de cases libres pour venir me tenir compagnie dans des festivités de cuisine. Je n’ai personne pour fumer avec moi sur les balcons en jugeant ceux qui restent sur la piste de danse trop longtemps. Maintenant, je dois m’arranger toute seule. Faire la conversation, juger les gens, surtout penser à m’amener un briquet pour ne pas être obligée de me faire accompagner à l’extérieur. Ça me stress la solitude si je dois la vivre avec plein de gens autour et une trame sonore des années 2000.

Je débarque coin Fullum avec toute mon humeur de collants qui me pogne dans la craque. L’été est définitivement plus confortable qu’un 31 octobre en Amérique du Nord. À chaque enjambée, je me demande pourquoi je me fais ça. Ça va me passer, que je me répète, c’était juste une journée grise avec beaucoup de vent.

La température me joue sur le dedans.

J’ai les émotions en thermostat.

Mes amis ont un mini-bar pour les gens comme moi qui s’amènent jamais rien en prévoyant voler de la bière dans les frigidaires pleins de restants de caisses entamées. Boréale blonde sur Black Label, zéro stress d’être mélangée. J’ai l’coeur solide pour ces affaires-là. C’est ben la seule fois où je panique pas d’être tout bord, tout côté. Aussi bien en profiter. Deux shooters pour me dégourdir l’envie d’être là. Ok, quatre. La petite peur prend le bord. Je m’affale sur le divan pour mieux parler de toute pis rien avec des amis d’amis qui ont déjà oublié si je m’appelle Catherine, Maude ou Sarah. Aucun des trois.

Les filles déguisées en Destiny’s Child me font rire, surtout parce qu’elles ont passé à côté de la chance de s’appeler. Elles sont toutes Beyoncé ce soir. C’est une erreur normale, c’est difficile de ne pas être le centre de l’attention. Pourtant, je le fais souvent. C’est rare qu’on me remarque tant que ça, mais ça marche bien aujourd’hui d’être juste moi au milieu des zombies sur les vodkas-soda, des chats sexy, des infirmières sexy, des professeures sexy, des licornes sexy pis des filles qui ne se compliquent pas la vie en portant juste de la lingerie. Le 31 octobre, si tu portes beaucoup de linge mou, ça se remarque.

Tu deviens spéciale d’être juste toi, pour ce soir.

Ça change le mal de place.

Partout dans le 6½, ça se cruise en essayant de trouver des affaires à aimer ensemble. Je vous rassure, gang, la nouvelle saison de Stranger Things est commencée. Pas de place pour la panique, Netflix nous donne toujours de meilleures chances de se frotter dans la cuisine de notre ami du secondaire qu’on a pas vu depuis longtemps. Faites vos critiques de cinéma pour mieux mélanger votre salive.

À titre d’exemple, Zelda pis Link frenchent dans un coin. Aucun d’eux autres a joué au fucking jeu. Y’ont jamais essayer de battre le maudit Temple de l’Eau. Y comprennent pas comment c’est dur quand la vie se met pas sur pause. Sûrement qui savent même pas que Zelda, c’est la princesse.

Et moi, de mon trône en divan, je tripe sur le matelot.

Je le regarde danser bien collée sur Minnie Mouse. Il ne sait pas, lui non plus, si je m’appelle Anne, Karine ou Léonie. Aucun des trois. J’ai l’alcool triste à soir. Le thermostat dans les talons. Je n’ai pas la confiance de me servir de mon bassin pour charmer un équipage naval. J’ai les deux pieds sur terre, je sais que je ne portes pas de costume moulant ni de bonne humeur contagieuse. Ce soir, je fais des blagues acides et je me tiens beaucoup sur la balcon. Ce serait étonnant que tu me parles.

Ça me fait un nœud dans le ventre quand tu quittes Minnie Mouse. Tu viens t’asseoir sur le coussin d’à côté. Quand tu me dis des banalités sur la vie, j’ai la gorge qui se resserre et le rire facile. Moi aussi, j’ai vu Stranger Things. Lol. En ce moment, je ne suis pas spéciale pis c’est une bonne nouvelle. Et je me surprends à replacer mes cheveux, à me retenir la respiration pour mieux me tenir droite.

Je veux être ordinaire. Je veux me laisser charmer par un garçon vaguement ténébreux qui a probablement embrassé toutes les filles ici, sauf la blonde à Phil. Phil ne niaise pas quand il mets des règlements dans ses amitiés. Ça me tente pas les grandes histoires d’amour, même pas les petites. Tout ce que j’ai besoin d’être, c’est une fille ordinaire qu’on ramène et qu’on oublie. Qui ne fait ni peur parce que ses rêves sont trop grands ou parce qu’elle prend beaucoup d’espace dans une conversation. Ni un mystère qui fume des cigarettes à l’extérieur parce qu’elle a vécu des histoires compliquées pis qu’elle a souvent besoin de se ressaisir. Je ne veux pas être la source d’inspiration pour une autre ostie de chanson poche d’un musicien amateur. Ce soir, je désire être comme toutes les autres que tu aurais pu ramener chez toi.

Ce soir, je veux que ce soit pas clair-clair si j’ai auditionné pour Occupation Double ou pas.

Je veux commencer mon mois de Novembre ailleurs que toute seule chez nous. C’est pas du désespoir, c’est juste que des fois, la solitude est longue. Je travaille fort pour me construire une vie, mais mes amours ont toujours l’air d’un bac à sable trop sec où c’est impossible de se bâtir quoi que ce soit, même un château laid. Alors ici, maintenant, dans ce party de cuisine du plateau, je veux être ordinaire. Dormir avec un garçon ordinaire après du sexe ordinaire. Sans trouver ça triste. Ce l’est pas, c’est juste écouter ses besoins de semaines froides. Ça change le mal de place.

Je rentrerai chez nous demain matin, j’aurai laissé mes collants quelque part dans ta chambre à coucher.

Et en nettoyant mes paillettes, je recommencerai à être quelqu’un de spécial.