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Quatre saisons.

Un chalet, des bûches pis Wonderwall.

Crédits : John H. Rudd

L’été s’en venait timidement. Nos manteaux le laissent pas encore paraître. On s’en rendait compte juste quand des brises déplaçaient nos cheveux en nous faisant regretter nos toupettes fraîchement coupés. Nos horaires chargés de gens qui se cherchent dans la vie sans arriver à dire « non » nous épuisaient. Un de nous autres venait d’une famille riche, mais pas trop. Classe moyenne haute, mettons. Ceux qui ont les moyens de se payer un chalet en bois rond dans un endroit où le wifi se rend pas.

Je me sentais l’intérieur ramollir depuis une coupe de mois. J’ai appelé tout le monde pour les forcer à venir s’enfermer dans une cabane, en me disant que tout le monde dans le monde a besoin de s’offrir une fin de semaine sur une mezzanine pour arriver à garder la tête haute. Ça pouvait pas faire de tort de se remémorer que si on finissait par finir nos stages dans des théâtres amateurs, sûrement qu’y’aurait un quatre saisons pour nous attendre à la ligne d’arrivée.

Tout ce que je voulais c’était 2-3 jours à tremper dans l’eau pour voir notre peau se plisser comme un avant-goût de nos vielles années. J’avais besoin qu’on se trouve beaux au soleil. Les bords de feu nous permettraient de verser les larmes qu’on retient depuis que les vents de mars étaient partis en claquant les portes de nos appartements mal décorés.

Y’a seulement avec ceux qui nous ont vu vomir dans le ruelle de la Rockette qu’on arrive à se réparer comme du monde. Quand quelqu’un t’a vu étaler ton restant de dignité sur du béton, ça te gêne pu de brailler devant eux autres. Même que tu les laisses t’arracher les plasters que tu t’es collé, tout croche, entre deux shifts de job, sur les regrets; ce qui sert absolument à rien vu qu’on a les mêmes vieux égos brisés, y’ont juste infectés avec le temps. Ce monde-là peuvent nous asperger d’alcool à friction à grandeur, c’est pas grave, y seront là pour crier avec nous.

Pis chanter du Céline, aussi, après.

On avait de besoin de mettre la vie qui nous écœurait sur pause, les deux pieds dans l’eau encore assez froide pour te replacer les idées. Le chalet avait pas assez de chambres pour nous autres pis nos bribes de souvenirs éparpillés. On en profiterait pour coller des matelas dans l’aire commune comme quand on était jeune. On s’endormirait les uns embarqués sur les autres, on se réveillerait pas empilés dans le même ordre. On passerait nos après-midi à se jaser de nos rêves de devenir des artistes émergents pis nos soirées à frencher des artistes émergents. Enfin s’entortiller les langues en se disant que peut-être, un jour, y nous écrirait une toune qu’on pourrait réécouter les après-midis où on trouve qu’y a rien de beau sur nous autres.

Ça, c’était mon rêve à moi.

Tomber en amour avec un gars plus cool que moi, le trouver beau, me trouver cool qu’un gars cool m’aime. M’asseoir dans une existence confortable pis le regarder réussir dans la vie. Je suis trop épuisée pour chercher à m’accomplir de ce temps-ci. Je m’endors dans la 45, je manque mon arrêt, je me réveille à Henri-Bourrassa avec les rêves encore pognés sur la ligne verte. Voir le monde devenir quelqu’un autour de moi c’est juste assez pour ressentir quelque chose comme de la fierté m’habiter.

Quand j’ai débarqué du char où j’étais assise dans le milieu parce que j’ai le malheur de pas prendre trop de place, je sentais plus mes jambes. J’ai senti la morsure du vent sur mes cuisses pis j’ai croisé sa barbe mal rasée. Les mauvaises idées, ça se sent dans le bas ventre.

Le soir commençait à s’étendre dans le ciel. Le gars qui arrêtait pas de se vanter qu’y avait déjà été scout s’attardait à partir le feu. Je faisais semblant de savoir faire des mojitos en ajoutant de la menthe dans des verres avec plus d’alcool que de toute le reste. On s’est assis sur des bûches pis j’avais fait bien attention de m’asseoir en face de lui pour qu’on puisse se regarder sans que ça paraisse trop qu’on voulait se fixer. Sa face brillait rouge. Ses yeux se remplissait doucement de rhum.

Quand le scout qui connaît ça le feu a sorti sa guitare, mon amour de forêt s’est mis à faire semblant de savoir jouer. Juste des classiques pour faire virer les cœurs de bord. Oui, ok, tu sais jouer Wonderwall. Personne capote vraiment sur Oasis, mais, un moment donné, se brailler dans les bras, ça suffit. On s’était assez hydraté les joues. Fait que, ça faisait du bien à tout le monde de s’époumoner au milieu de nul part pour autre chose que leur douleur de vivre.

J’étais tombé dedans. Le panneau écrit « je joue de la guitare, j’ai des émotions. » J’ai le cœur facile. Tomber en amour avec un gars ténébreux juste parce qu’il a les cheveux mi-longs pis qu’y nous a offert une gorgée de bière en canette, ça fais-tu pas adolescent y’inke un peu? J’étais pas là pour être adulte anéwé. J’avais besoin de me rappeler que je valais la peine de quelque chose pis lui avait l’air d’être quelqu’un.

Je l’ai fixé.

Y m’a fixé.

Les yeux se fermaient bord en bord du feu. J’ai arrosé le feu pis empilé le monde les uns sur les autres, en prenant soin de mettre ceux qui s’aime sans se le dire proche. Le chalet dormait.

On s’est rejoint sur le bord du feu.

Ses lèvres brûlaient.

Mes cuisses aussi.

Y’a des choses qu’on peut se permettre de manière exceptionnelle quand tu dors à douze dans un chalet, genre tomber en amour trop vite avec un gars qui connaît juste deux accords. Y’a aussi des choses qu’on peut pas se permettre quand tu dors à douze dans un chalet, fait qu’on s’est endormi les cheveux mêlés avec nos envies en boule dans le ventre.

Je suis rentrée à Montréal en sachant crissement pas si lui aussi avait pensé à moi, assis sur son banc du milieu. J’y ai écrit. J’ai dit « si tu veux, je vais te verser des huiles essentielles dans le dos pour m’assurer que tes cheveux sentent l’épinette. Tant que t’aura les yeux rempli de feu pis que tes chemises sentiront le bois brûlé, je te jure que je chanterai du Oasis comme si c’était la plus belle chose que j’avais jamais entendu. »

La chose seule que j’espère, c’est qu’un moment donné y va m’écrire une toune.

Quelque chose à faire jouer en boucle les jours où je trouve qu’y a rien de beau sur moi.