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Les sorcières finissent au bûcher.

Un couple en flamme, Johanne pis le tapis en macramé.

Crédits : Lauren Hatfield

J’enchaîne les cigarettes.

J’essaie de disparaître dans ma boucane.

Avec le malaise pis la fausse sensation de familiarité, j’ai l’air d’un tour de Luc Langevin. Je suis assise les jambes croisées, bien mise dans une jolie robe de jeune femme en fleurs. Un kit pour bien paraître devant du monde que je tiens, pas tant que ça, à impressionner. Je me donne en show pour la belle famille. Le tissu matche avec le vieux divan baroque laitte des parents de Carl. Pour une fille qui voudrait donc se fondre au décor, c’est plutôt bien parti. Le salon au complet me tape sur les nerfs. Les peintures de bichon maltais, les grosses lampes qui éclairent les peintures de bichon maltais, le tapis sur lequel on ne peut même pas marcher. Je me demande sur repeat pourquoi j’suis pas restée chez nous. M’échouer en baleine molle sur mon divan à moi à écouter District 31. Tsé là, réussir son dimanche dans la sainte paix.

Entre deux services de vin de SAQ, je me dis que ça doit être le signe de la réussite : boire du vin qui vient d’ailleurs que d’un dépanneur. Bon, c’est pas comme si ça m’impressionnait ben gros. Tu me mettrais du SourPuss dans une coupe que je me sentirais reine. La richesse, ça vient du cœur. Pis des p’tites couronnes en plastique du Dollorama. Shooter.

Ma belle famille m’inspire très peu de compliments, mais Johanne me laisse fumer en dedans.

Deux points pour Poufsouffle.

C’est embêtant d’être ici par journée d’orage. Le tonnerre gronde dehors pis je suis convaincue que les nœuds qui me servent de cheveux ne sécheront jamais. Je me choque à chaque éclair, j’ai l’goût de crier dans la pluie. On naît fan de tragédie et on ne s’en sort jamais vraiment. Je veux être un grand film avec des scènes aux émotions véridiques qui sont dures à regarder sans verser une larme, sauf que je suis pognée à Repentigny pis y’a pas de métro pour me sauver de mon quotidien. Où est Claude Legault quand on a besoin de lui?

J’ai le goût de le laisser drette là. Carl, pas Claude. Si j’avais Claude Legault, je ne le laisserais jamais repartir. On achèterait un chalet en bois rond et on s’emmitouflerait dans un bonheur calme de rivière. Claude Legault fait vibrer mon être. Carl, lui, m’endort en jasant à l’infini de sa job de programmeur. Je n’ai aucun attachement émotif au HTML. Le tonnerre fait vibrer Repen pis la haine pour ma p’tite vie plate monte.

Je regarde Carl.

Je n’ai qu’une seule envie : le briser en miettes directement devant sa mère pour qu’elle puisse y dire que je suis juste une pas fine fine, que son fils est un beau jeune homme, que je vais m’en mordre les doigts. Johanne, sache que je ne mords jamais mes doigts. Ça me ferait mal. La douleur, c’est juste beau quand c’est abstrait. Des états d’âme, des je-me-cherche-dans-mon-pack-sack-Eurotrip, des bains de mousse à se remettre en question en pleurant dans du lait de chèvre. Tout de même, le bout où tu me traites de une grosse méchante, ça, Johanne, c’est bien vrai. Je compte sur toi pour lui rappeler qu’il peut me détester maintenant. C’est plus simple de se plâtrer le cœur brisé quand son bourreau à un visage.

Anéwé.

Ma belle-mère fatigante avec ses discours de banlieue se lève. Elle trinque avec son verre de chardonnay 2014 qui goûte les fruits pis l’emploi stable. Elle s’époumone des « iiiih aaaah, on est content de t’avoir avec nous autres » pis des « on part en voyage dans l’sud en famille. ouuuuh. » Je n’écoute pas en souriant. J’imagine ma cigarette me glisser des doigts, la regarder tomber en me disant qu’un tapis de macramé, ça doit brûler vite. Que le feu a juste besoin de trois choses pis que j’ai assez d’amour séché au soleil pour combustible. Que si on était pour brûler vivant à soir, j’irais pas pleurer sur nos cendres.

Ni les miennes. Et surtout pas sur les siennes.

Ça ne surprendra personne.

Sauf peut-être Johanne pis les bichons maltais encadrés.

Je ne partirai pas en tout inclus en République Dominicaine avec une famille qui n’a d’excitant que ses sorties à la Cabane À Sucre de Val-David. Je fixe Carl et son visage commun qui me fait ressentir le rien. L’amour est parti se ressourcer dans un trou noir. J’allume une autre clope. Je sais qu’il ne reste que très peu de jours avant que je criss le feu à notre appartement. Je cache des allumettes dans mes sourires. Mon sommeil trempé dans le kérosène. Je me réveille toujours avec le feu au ventre pis le besoin de tout mettre à flammes pour me voir renaître en solitaire forte de ses projets d’avenir.

Le compte-à-rebours se fait très visible dans mes regards de plus en plus fuyants. Les siens qui essaient, encore à soir, de l’autre côté du salon parental, de me faire retrouver la magie. Y doit se dire qu’on aurait mieux fait de garder nos appartements séparés. À notre âge, on a pas encore ça, des assurances habitations. Ça va nous coûter cher.

Bien plus qu’une facture d’hydro en double.

Dans ma tête, le macramé commence à rougir, à fumer de son propre chef. Johanne cri, les chiens jappent. Le vacarme m’appaise. J’observe les flammes grimper aux rideaux et la belle famille qui pleure son héritage en cendre. Si ce dimanche de Pâques pouvaient finir en tragédie incendiaire, peut-être qu’enfin, moi aussi, je pourrais revenir à la vie. Jésus pis moi, on partirait sur la brosse avec nos crop tops. Les amies de fille me sortiraient au Darling pour me crier qu’elles ne m’avaient jamais vu aussi vivante. Ça se posterait sur Instagram pis l’Internet aurait sa sauveuse bien contrastée.

Johanne, traites moi de tous les noms. Votre existence est sans appel, sans rebonds, sans flammèches. Votre existence me terrifie et il n’y a rien à faire d’autres que d’y mettre le feu. C’est plus excitant que de prendre la porte. Je regarderai brûler Repentigny jusqu’à ses fondations. Et ça me permettra de reconstruire les miennes. De m’assurer que jamais, au grand jamais, je ne me complairai dans des bichon maltais.

Mais je sais vivre.

Et je vous rachèterai un tapis.