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Jeune femme en fleurs.

Des plantes, des fleurs et penser souvent à Guy A. Lepage.

Crédits : Thomas Hank

Les dimanches soirs, j’ouvre la télévision.

Au milieu de ce demi sous-sol mal décoré, Guy A. Lepage me dénude devant le public québécois avec ses questions qui tuent. Il y a longtemps déjà que mon corps est prêt pour la gloire. Diane, qu’est-ce que ce qu’on boit? Ce soir, le vin rouge abonde en studio et à la maison, on redouble d’efforts. Je vide des coupes et je vide des coupes et je vide des coupes. Revêtir l’élégance comme un peignoir, je ne porte rien en dessous. Ne le dites pas au gars des vues, il n’y voit que du feu. Les réponses me coulent des lèvres et le Québec s’y pend. Il est si doux de se croire reine dans la cour de Guy A. Je me roule de bonheur dans le divan, j’exalte et l’émission termine.

L’écran s’éteint et les couronnes tombent.

De la cour au lit, il y a tout un palais des glaces à traverser. Les dimanches soirs, je m’assure de ne jamais croiser mon reflet dans le miroir. Le pathétisme me va très mal. Ça me fait un teint de morte, plus rien de scintillant à l’intérieur. Je tente de m’endormir malgré la solitude que j’ai d’accrochée dans le bas du ventre. Les questions tourbillonnent. Elles remplissent la pièce et ça ne laisse pas beaucoup de manœuvre au sommeil. Pourrais-je survivre à mon existence sans jamais me tailler une place sur le plus haut plateau de Radio-Can?

La nuit est sans repos. C’est dur de réparer quoique ce soit quand on égare les outils aux quatre coins de sa tête.

Un autre lundi matin de misère se réveille. Les cafés ne chassent pas le visage de Guy A. qui se dessine quand je ferme les paupières. Je m’engouffre dans le métro, le fantôme d’une vie publique sur la peau. Je me berce dans le début d’une autre journée de jeune femme en quête du soi, celui sur lequel on écrit des livres, des films, de belles poésies qui gagnent des prix et des entrevues.

La ligne verte me sert dans ses bras de béton. Ma respiration s’essouffle. Ne soyons pas trop rapide à jeter la faute sur mes paquets de Pall Mall fumés en chialant contre le prix des abonnements au gym. L’anxiété épuise bien plus qu’une course sans objectif sur un tapis roulant. J’admets tout de même que mes poumons me font régulièrement des fuck you directement dans le cardio.

Bien droite au milieu des escaliers mécaniques, mes pensées déboulent jusqu’à la plate-forme. Ce matin, j’ai Angrignon dans l’cul. Je ne sens pas la force d’un autre shift long et terne dans un café vide de Verdun. Un moment donné, une fille se tanne des playlists uniformes de jeunes étudiants qui boivent du lait de chanvre entre deux cours sur l’œuvre de Nelligan. Je préférerais m’étouffer sur du Saran Wrap que d’écouter un autre monologue sur la simplicité du zéro déchet.

Le nouveau Verdun se développe tandis que je stagne à l’embouchure de ma vie de barista. On se rappellera que c’était juste un sideline. Une fin de mois arrondie par-ci, une fin de mois arrondie par-là et puis, un jour, on tourne en rond au milieu de son appart à crier dans un téléphone. J’écris, là, maman. Je suis à deux phrases du prix de la création Radio-Canada. À deux fautes d’orthographe d’une existence à me baigner dans l’or. On s’y roulera ensemble dès que je quitterai mon épuisement créatif. Fuck le nouveau Verdun. Fuck attendre. Fuck les trous noirs qui me rongent à l’intérieur. On se fera bâtir une maison avec trop de grandes pièces sur le dessus du Mont-Royal. Maman, je nous offrirai le troisième belvédère pour cour à scrap.

Ça s’en vient.

Le wagon approche. On peut sentir le vent s’engouffrer dans le tunnel. Je me lève. J’avance à contre-toute. Les pointillés jaunes me narguent. Il faut de la force pour sauter sur les rails et attendre. Les secondes se font violentes et longues et s’éternisent dans le vide. Sur la pointe des pieds, je crie droit dans le tunnel, mais personne ne se retourne. Mon mal de vivre ne cause pas d’émoi. On se passe notre fatigue et nos envies de mourir. On se regarde avoir de la misère à vivre comme on regarde une partie pas trop excitante de Bantam AAA. Je suis tannée de jouer. Guy A. ne me remarque pas.

Le coup de vent me ramène à moi. J’ouvre les yeux sur le wagon. Je m’assoie en me jurant que demain, promis. Demain, j’arrête de m’endormir dans ma vie. J’en ai fini d’être une plante morte sur les bancs de métro. Une plante morte qui n’a pas vu la lumière du soleil depuis trop de jours. J’ai la joie de vivre en jachère. Je me fane depuis si longtemps. J’ai besoin d’éclore en quelque chose qui me ressemble. M’ouvrir un jardin au milieu de ventre. Me faire pousser des vivaces dans les tripes.

Serais-tu fière, maman?

Une autre semaine se boucle. Une autre semaine où je n’ai accompli que pas grand chose en rêvant à beaucoup trop. Je quitte le café. Je revient de Verdun. Mon demi sous-sol m’accueille. Je jubile, c’est dimanche soir et je bois mon vin rouge au goulot. Je me lève du divan, la tête haute et le sourire étendu sur tout le visage. Dans la loge, on m’a maquillé un rayonnement sur les joues. Guy A. me présente au Québec. J’entre sur le plateau pour m’offrir aux lions. Le public de la télévision nationale me trouve charmante, splendide, jeunesse en fleurs su’ un ostie de temps. Ça applaudi. Ça crie. Ça me vacarme de l’amour.

On survit du mieux qu’on peut. Et on peut s’imaginer tellement fort. Se peindre une nature morte colorée pour passer à travers ses mauvaises saisons. S’imaginer Guy A. Lepage qui nous félicite d’être juste nous autres. D’être seulement une femme de plus, perdue dans ses labyrinthes d’états d’âme et de miroirs qui la déforment. Dany Turcotte qui nous lève sa carte pis son chapeau aussi, tant qu’à y être. S’imaginer avoir assez de choses à dire pour exister.

Je me répète que je ne suis pas la seule. Les plantes vertes attendent le retour du printemps en craignant que l’hiver s’étire sur tout le calendrier. Les plantes vertes fanent. Puis renaissent. J’ai assez hâte de me réveiller en floraison, tous les jours de pluie accumulés en bourgeons. Je voudrais crier sur tous les toits. Hurler « c’est beau, c’est correct, je l’ai fait, je suis passée au travers. » On fêtera ça dans le Jardin Céleste. Ce sera un grand banquet. Un bal d’arbustes qui se sont finalement retrouvés au milieu de la jungle urbaine. J’inviterai toutes les plantes qui se demandent si elles auront suffisamment de soleil un jour. Guy A. pour invité d’honneur. Je me ferai toute bonsaï pour l’occasion. Je me taillerai en forme de bonheur accessible pour tout ceux qui trouveront la force de venir. On me félicitera de vivre petit.

On n’a pas besoin d’être grande pour être spectaculaire.

Je suis si près du but. Je le sens en frisson sur ma peau. J’ai choisi, maman, pour quand je serai grande. À Tout Le Monde En Parle, je souhaite qu’on m’applaudisse en me questionnant du regard. Vous êtes un jardin botanique ? Avec tout le courage d’une femme brisée et reconstruite, je répondrai.

« Oui pis y’a personne qui va me déraciner. »