Accueil - Gros matin sur Montréal.

Gros matin sur Montréal.

Une alarme oubliée, des idées de génie pis une Pabst Blue Ribbon.

Crédits : Aleksandra Kingo

On jase. Existe-t-il dans l’Univers quelque chose de plus détestable que les alarmes de cellulaire oubliées ? Elles retentissent et gâchent le déni des dimanches matin : on pourrait dormir jusqu’à la fin du monde pis y’aurait encore des soirées festives après. J’ouvre les yeux. Mon téléphone me crie d’aller me trouver un quelque chose à occuper ma journée de congé. Il est 7h15 et je confirme, il n’existe rien de plus détestable dans l’Univers.

Ce qu’il y a de bien avec chez soi, c’est qu’il n’y a généralement que ce que l’on veut bien y garder, comme des coffrets DVD des premières saisons des Frères Scott et cette précieuse édition du 7 jours la fois que Marilou Wolf pis Lemay-Thivierge avait décidé de nous briser les croyances en l’amour éternel. Dans mon antre qui me protège du monde, j’ai gardé des bébelles précieuses. Un trèfle à 4 feuilles, une fausse patte de lapin achetée après avoir fumer mon premier joint au Mont-Royal pis la Pabst de fond de frigidaire que j’avais découvert à 22h59 à la pendaison de crémaillère du chum à la sœur d’une connaissance de Cégep en criant « ÇA VA Y’ALLER PAR LÀ ». Chez nous, j’me sens bien. Je danse dans ma cuisine sur du Éric Lapointe en me faisant des yeux doux dans le miroir plein pied. Chez nous, l’extérieur y reste dehors pis le bonheur me rentre dedans.

Pas ce matin.

L’alarme se fait aller le bruit strident. Je suis tout sauf chez nous. Je me réveille en sursaut dans une lit qui ne ressemble en rien à celui que j’ai aménagé en piscine à coussin où il fait bon réfléchir au sens profond de son existence les deux yeux dans le vide. Je transporte mon corps dans tout le 3 et demi que je ne reconnais que dans mes souvenirs de la veille. L’inconfort s’installe dans le creux de mon ventre. Ma bouche goûte le cendrier. Ma tête bourdonne et mes souliers mouillés par les pluies d’été m’attendent dans le cadre de porte. À la fenêtre, il fait glorieux et beaucoup trop jour pour absolument rien.

Je regarde l’heure.

Je regarde le corps encore couché dans le lit.

J’ai faim.

Ce n’est pas l’heure du brunch. De toute manière, je n’ai aucune certitude sur mon envie qu’on se voit manger deux œufs bacon sans rien à se dire entre les bouchées. Beurrer mes toasts en discutant de la pluie et du beau temps. Passer deux heures à chercher la serveuse des yeux pour qu’elle me serve un autre réchaud de café et quelques regards réconfortants de « ben oui ma belle y’est correct beau c’est pas la chute abrupte de ta moyenne de couchette. » Me demander si ma robe à paillette détonne dans la brume de lendemain de veille et le parfum de Jack au miel no 7 qui empeste le Allô Mon Coco.

La tentation de fouiller ses armoires me prend. On pourrait se faire du café ici dedans et éviter un peu l’extérieur, sauf qu’on se rappellera que déjeuner ensemble au lendemain de nos passions nocturnes signifie s’aimer pour toute la vie pis s’acheter une maison en banlieue. Maudit que l’monde capote, je veux y’inke m’éviter de prendre l’autobus sans caféine dans le corps. J’ai même pas mes écouteurs; y’a pas de poches dans ma robe à paillette.

Je regarde l’heure.

Je regarde le corps encore couché dans le lit.

Il faut localiser mes sous-vêtements.

Il faut localiser beaucoup de choses avant trente ans, comme une passion ou un travail avec un régime d’assurance. Comment trouve-t-on le temps de faire l’épicerie quand on occupe trois emplois non rémunérés ? Remplir des demandes de bourses, c’est une véritable carrière sais-tu. Les projets à peine entamés s’entassent dans des to-do lists. L’été dernier, je me suis forcée pour peindre mes portes d’armoires à la peinture à tableau. Une chose est claire, la réussite se trouve dans la réorganisation de mes post-its.

J’ère dans la cuisine du corps qui dort encore. À en croire ses armoires, si on prenait le temps de se jaser pour de vrai, on pourrait peut-être échanger sur nos rêves d’artistes mêlés pas sûr sûr de quessé qu’on attend du bon monde en publiant nos teasers sur Facebook parle parle like like j’ai juste besoin d’amour pis de manger trois fois par jour. Je replonge dans les couvertures pour tâtonner sans conviction. Idée choc.

Tout le monde devrait installer un casier en guise de tête de lit. J’y plierai mes pantalons et mes sous-vêtements conformément aux règles d’usages et plus jamais je n’aurais à me résigner aux matinées commando. On devrait tous s’entraider pour faire de nos sentences de retour en métro quelque chose de plus doux et on devrait tous se faire offrir une petite laine quand la chaleur décide de prendre son congé férié sans préavis un lendemain de canicule.

Dans la lit double, le corps mort se réveille. Nous avons des choses en commun. Nous sommes encore scrap. Je dis « encore » parce que j’ai la certitude que je ne suis pas la seule à avoir crié « je bois donc je suis » pendant un DJ set au Métropolis. Que plus personne ne m’affirme que les cours de philo 2 ne servent à rien. Je tâtonne. Je pense aux casiers. J’exprime mon envie soudaine de me présenter aux élections municipales pour faire valoir un droit légitime. Il questionne. Les casiers, y seraient-tu payés avec nos taxes ?

Son trois et demi m’est soudainement plus familier. Les minutes s’écoulent. Le matin glisse sur l’avant-midi, ça ne change pas grand-chose, mais quand même. Je n’ai toujours pas de bas à remettre dans les deux lacs qui me servent de souliers. J’enfile mon chandail de Led Zeppelin acheté en secondaire 2 en croyant sincèrement que Led Zeppelin n’était qu’une drôle d’association de mot sur un chandail du Ardène.

Je regarde l’heure.

Je regarde le corps assis dans le lit.

Je veux un café.

On ne sait vu que dans la pénombre et les lueurs matinales ont parfois la surprise décevante. On est correct de ce côté-là. On se high-five dans nos têtes. On se sourit poliment. On rit par en dedans, puis avec des voix maganées. Est-ce qu’on pourrait aller déjeuner ? Je ne veux pas l’aimer toute ma vie ou nous acheter une maison en banlieue, mais je pense qu’on est un peu trop rapide à se jeter dans les coins. Ce ne sont que des plans pour se perdre sous les draps, se chercher à tâtons et ne jamais trouver.

Je ne sais pas pour les crêpes trop chères, mais si jamais ça y tente, chez nous, y’a encore une Pabst de fond de frigidaire et avec un peu de chance, ça va y’aller par là.