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Comme une grande.

Une fin d’été, deux exs pis s’appeler la semaine.

Crédits : Martina Cutuli

L’été préparait sa fin. On retombait doucement dans le moment de l’année où ça fait toute la différence de recevoir un texto en début ou en fin de semaine. Entre juin pis août, on se relâche. On s’appelle des mardis après-midi comme si c’était le signe d’absolument rien. On se fait des soupers le mercredi soir. On va prendre des cafés. DANS LE JOUR. Sauf que personne a le droit de s’énerver de recevoir des messages avant 21h. Dehors y fait beau pis humide, ça permet les relations émotionnellement prenantes qui durent deux semaines. C’est l’été, on fait des folies. On oublie quel jour de la semaine c’est. On sort les lundis, on travaille les samedis soirs.

C’est le monde à l’envers pis les cœurs rangés avec les manteaux de fourrures en attendant l’hiver.

Sauf que là, septembre cognait dans les fenêtres. Mon ex m’avait texté un jeudi. Ça aurait dû m’énerver. Si ça avait été quelqu’un d’autre que lui, je le jure que j’aurais couru me réarranger le toupet pis le rouge à lèvre effacé. On est passé cette étape-là, on s’impressionne plus. Quand on s’appelle, c’est parce qu’on a besoin de quelqu’un pour nous regarder dans notre laideur pis nous trouver charmant pareil. Amènes-en des cheveux gras pis des intérieurs lacérés par des amours de passage. On se trouve plus beau quand on est vrai, anéwé.

Ça doit ben faire quatre ans qu’à toutes les fin de mois de septembre, on se retrouve à mi-chemin dans nos solitudes pour se raconter nos histoires d’été. Les cheveux au vent, les jupes courtes, les chemises enlevées. Les mains sur les hanches, les bas de dos creusés, les yeux où on se perd un peu. Les lèvres confortables, les sourires gênés, les baises plates. Souvent les miennes. On s’appelle quand les vents deviennent froids pour se rassurer qu’on est pas tout seul à pas s’être trouver de chaleur pour l’hiver.

Anéwé, c’était un jeudi. La brise était plus fraîche qu’elle aurait dû l’être. La chair de poule me picotait la peau. Je pensais à tous les chandails de laine confortables que j’aurais pu m’apporter, mais non, la conne porte une belle robe courte avec des p’tites fleurs dessus. L’intelligence me chuchotait de rentrer chez nous. Au moins passer me ramasser une pelure de plus. Arrêter de vibrer comme une folle en attendant la Saint-Denis. J’sais pas si c’est parce qu’on était jeudi ou parce que j’ai l’horloge biologique réglée sur nos rendez-vous annuels, mais, ce soir-là, j’ai répondu à l’appel prévisible d’un ex qui s’ennuie.

C’était un jeudi.

Je m’en souviens parce que je sortais d’un shift de job où j’avais enduré sagement des 5 à 7 qui s’étirent. Le seul bon côté d’être serveuse dans un bistro-bar qui reçoit des apéros de filles de bureau gossantes, c’est que ça me rappelle pourquoi j’ai choisi de ne jamais travailler dans un bureau. Quand je leur sers des negronis avec un sourire poli, ça me rassure. J’ai vraiment aucun regret d’avoir quitté l’université pour écrire sur des filles de bureau gossantes. De toute manière, je comprends jamais de quel côté insérer ma feuille dans une imprimante. C’est comme les clés USB. Je finis toujours par imprimer sur le mauvais côté, être obligée de recommencer. Si j’étais réceptionniste pour une compagnie d’assurance, je deviendrais le pire fléau environnemental. Regarde moi ben ruiner du 8½ par 11 comme si y’avait pas de lendemain. Peut-être que je sais pas ce que je veux, mais je suis immensément fière de savoir ce que je veux pas. Je refuse d’apprendre les différences entre des marques de trombone pis passer ma journée à magasiner le meilleur rapport qualité/prix pour des enveloppes. Je suis juste pas une femme de cubicule.

C’est toute.

Sur le chemin de ma job à son appartement, j’essayais de me ressaisir. En même temps, si y’a une personne à qui ça me gêne pas de dire que je suis encore juste un ramassis de fuck all, c’est ben lui.

J’ai cogné.

La porte s’est ouverte.

J’ai dit.

« Salut, j’ai lâché l’université. Je passe mes journées à chialer contre les réceptionnistes qui viennent à ma job boire des cocktails que je peux pas me payer. Mes rêves sont entrain de s’éloigner de moi. Mes parents me disent qui sont fiers, mais j’ai mes réserves. Ça fait 5 ans que je suis toute seule, ben, genre, depuis toi. La dernière personne qui m’a aimé c’est toi. Je trouve que ça en dit long. S’cuse, je veux pas t’insulter. Tsé, je suis juste crissement fatiguée. Mon appartement est grand pis vide pis y me coûte cher d’Hydro. Mon chat m’envoie chier, je pense. Je couche avec le coloc de mon amie. C’est vraiment pas passionnant. Anéwé, pis toi? »

Y m’a invité à entrer en riant. J’ai passé la porte de son appartement. Le dernier salut avant de me réinstaller dans notre macérage de vieille relation plate. Se regarder, du passé plein les yeux, en préparant des cannages de tendresse pis de « lâche pas, fille. » Ça rend la saison des couples collés devant une comédie romantique plus supportable. Son appartement a toujours pas changé. Je me suis installée sur son divan comme un chat qui se sent chez eux. Je me souviens jamais à quel moment c’est devenu mon ami pis pas mon ex. Le gars à qui je raconte mes histoires de french de fonds de bars plutôt que de le laisser me toucher les seins sur Saint-Laurent. Celui que j’appelle pour brailler mes shorts de la saison dernière qui me font pu. Le gars qui passe nos cafés du dimanche matin à m’expliquer comment cruiser parce que « fille, tu faisais pitié hier. »

Y’a soupiré.

Je le fixais.

Y’a dit.

« Elle étudie en science po. Ses cheveux sont roux. Elle compose de la musique, l’après-midi. Elle porte des robes à pois. On s’est rencontré dans un café. Sur Ontario. Je l’aime. Ça veut pas dire que je t’aime pu. Tu vas te trouver quelqu’un aussi, t’es vraiment hot, tsé. C’est juste que tu sais crissement pas cruisé. Arrête les jeux de mots, ok? Pis pas besoin de stresser avec ça, ton chat envoie chier tout le monde. As-tu froid? Veux-tu le chandail de laine que t’as oublié la dernière fois? »

Ses yeux me prenaient en pitié un peu. Y’était certain que j’allais m’effondrer de le savoir heureux. Je le comprends, remarque. Moi aussi, je pensais ça. Savoir que son confort est confortable dans le confort de quelqu’un d’autre, c’est pas supposé être réconfortant. J’ai enfilé mon chandail de laine. La brise fraîche entrait par la fenêtre du salon et venait me caresser la nuque. C’était correct. J’avais pas besoin de lui pour me protéger des tempêtes de neige.

J’allais juste m’habiller.

Comme une grande.