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C’est ma toune.

Avoir chaud, chanter et le secret des toilettes de bar.

Crédits : Akio Takemoto

Je laisse s’échapper une puff. Je dis. Y fait chaud dans un Karaoké.

C’est une information évidente et inutile, mais ce soir, j’ai l’envie de crier qui me brûle les veines. Ce soir, j’existe de tout mon excès de chaleur sur la scène. Je sors fumer durant les refrains. Je dis des évidences. Et surtout aux passants qui passent tout droit une occasion de vivre fort. Maudit qu’y fait chaud dans un Karaoké. Quelque part sur Beaubien, j’allume mes clopes au briquet de barbecue. J’enchaîne deux clopes et j’entre avec la tête haute. Sous les éclairages qui nous coupent de l’ordinaire, je suis reine. Ce soir, le monde est à moi. Dans le fond de la salle, on tente sa chance aux machines à sous. L’avenir coûte cher. Tout l’or des hommes ne me fait rien. Je sue ma royauté. Ici, on se rappelle que le cœur bat sur le bon rythme.

Je me faufile entre les fausses notes.

J’atteins le bar.

Mon royaume colle sous les pieds.

Deux pintes, une toune. La femme qui me sert le fort est une forteresse. La femme derrière le bar n’a pas dormi depuis 1976. Ou quelque chose comme ça. Elle se fait appeler Manon et ne pleure plus quand les soirées se perdent. Un micro dans la main et les espoirs sur le cœur, on se tient. C’est ma chumme, ma partner, ma tendre moitié pour les veillées sans fond. On se retrouve ici entre les grosses quilles et les confessions de clients réguliers. On se prête nos cernes pour arrondir nos fins de mois. Manon s’occupe des âmes en peine qui s’accrochent au rivage de son bar. Elle lance des gins-tonics à la mer en espérant qu’on lui ramène quelque chose comme une nouvelle vie. Ou un paquet de Peter Jackson.

Je m’assois au bout de son bar. Quoi qu’on dise du bonheur, pour Manon et moi, l’existence se compte en once. Je n’ai plus à bouger les lèvres. Elle me connait par cœur et par boisson. Je porte la bière à mes lèvres. Mes yeux naviguent la salle. Ils tournent en rond. Hors scène, on brille moins fort. Ce n’est pas encore mon tour. Ne chante pas qui veut et même connaître le DJ ne brise pas toutes les règles du jeu. Comme toujours, Manon me fait les yeux doux et on s’obstine en discours de coin de table. On jurerait que mon tour ne vient jamais : une reine devrait pouvoir chanter quand elle le désire.

Mais mon royaume collant a un sens de la justice.

J’ai chaud. Je descends de mon tabouret en échappant un peu d’équilibre sur la plancher. La soirée n’est plus jeune, jeune. Les âmes s’endorment sur leurs chaises. Ça gesticule sur le trottoir. Les soldats tombent au combat sur St-Hubert. Ça grimpe dans les taxis en espérant s’endormir avant que le jour ne se réveille. Et d’autres restent. Ceux qui s’aggripent à la noirceur comme si demain n’allait jamais venir. Comme si demain pouvait caller malade. Les voix distortionnent et se succèdent dans les micros. Je ne me tourne pas vers la scène. Il vient un jour où l’on n’a plus besoin des paroles pour suivre son chemin. J’atteins les toilettes. Je pousse la porte. J’ai chaud et j’aurais envie qu’on me morde dans le cœur pour vérifier que je respire encore.

Mais les toilettes de bar ont un je-ne-sais-quoi de magique. Elles tournent les femmes en banquise, en quelque chose de solide qui ne dérive pas quand l’hiver arrive. On se réchauffe les cœurs incognitos. On pousse nos estimes jusqu’au sommet. Il n’y a rien au monde de plus grandiose qu’une femme noyée au gin. Des encouragements coulent sur les murs de toutes les toilettes de bar. On se reconstruit entre deux pisses rapides. On a les mots express. Il ne faudrait surtout pas manquer sa chance de régner sur scène.

Si le monde était une immense toilette de bar, maudit que toute serait plus facile. Les rencontres, les regrets, les décisions déchirantes. Au karaoké, on choisit sa toune. Et dans les toilettes de bar, on s’aime naïvement. Les regards flous voient mal les défauts, ils observent les contours et remplissent le monde de couleurs qui invitent les sourires. Dans les bars, les filles saoules ne s’accrochent pas dans les fleurs des planchers. Elles glissent sur le rythme. Je glisse derrière elles. Les hanches se délient, parce que la motivation qu’on retrouve dans la toilette d’un bar détrône le WD-40. Et c’est bien plus apaisant qu’un chèque de paie régulier.

Le DJ me nomme. C’est un vieux discours qu’il a appris par cœur. L’habitude au fond de la voix, il répète mon prénom. Je sors de la cabine. Je cours. Je n’ai pas vérifié qu’aucun carreau de papier cul ne se soit accroché à moi. C’est toujours risqué. Même les objets inertes voudraient parfois se faire voir de temps à autre. Je monte sur scène. Protégée par la boule disco, je suis à nouveau reine pour un instant. Cette semaine, moi, j’ai lâché ma job. Je n’ai plus d’assurances, mais ce soir, j’ai le calme des oreilles qui bourdonnent. J’ai la voix qui décape au fond de la gorge. Je gouverne la dernière chanson de la soirée. Les néons s’allument sur ma dernière note. Je ne redoute pas les traits de mon visage. Le plaisir fait bien à tout le monde. Le bonheur se criss que tu aies des hanches de poire ou un cégep en Arts et Lettres.

Je scintille au creux de la nuit. 24 carats de peau endurcie par les épreuves du temps. On a appris à profiter, à ne rien maudire et surtout pas la chaleur qui nous coule dans la nuque. Même quand les chansons sont trop longues, on les regrette après la finale. On s’ennuie d’avoir eu les deux pieds dans le champ de vision de tout le monde. Les nuits cèdent toujours trop vite à la lumière du jour. Notre royaume s’écroulent sous les maux de tête et les verres d’eau renversés sur les planchers. Il ne nous restent qu’à tituber dans les rues vides. Prendre de la place. Je crierai aux trottoirs que les règles de conduite ne peuvent pas contenir tous mes rêves et mes espoirs. Dans le cœur, j’ai une toilette de bar.

Se glisser entre les draps du lit en gardant la tête haute. S’endormir sans angoisse dans le sang. Rêver sans cauchemars dans la tête. Cette semaine, moi, j’ai lâché ma job. J’avais besoin de me rappeler comment on fait pour vivre fort. Ici, les cartables débordent. Tous les chansons du monde réunies pour qui le veut bien. Il ne faut plus avoir peur. Et refuser de se perdre. Personne ne viendra chanter à notre place. Mais entre deux shots de fort, on se répète que  les jours où la lumière ne percera plus les stores pour atteindre le bout du bar, nous ne mourrons pas. Nous ne ferons que chanter plus fort. Et ce sera toujours notre toune, nuit après nuit.

Y fait chaud dans un karaoké. Et nous avons feu au ventre.