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Baby Shower Show

Virgin Mimosa, petits pyjamas et tirer des paillettes.

 

Crédits : ma passion pour les brunchs

Le char roule. Le béton s’étend sous les pneus. Quelqu’un d’autre se charge de me mener à bon port. En attendant, j’écris mon nom dans le givre de la vitre. C’est bébé.

J’ajoute un cœur. Tant qu’à être bébé, aussi bien se gâter. Je monte le volume de la radio pour éviter d’avoir à combler le temps. Céline Dion a la banquette arrière à elle seule. Elle s’y déverse depuis les haut-parleurs. Je l’enterre sous les fausses notes. Mes poumons m’envoient chier. Peux-tu te calmer please, c’est pas dans ton range ces notes-là. Mais je n’ai pas de retenue. Je sors le méchant en La mineur.

J’ai froid au bout du doigt-pinceau. Je n’ai pas le choix d’arrêter. Ma marque disparaît lentement dans la fenêtre. On n’est pas éternels. J’essaie de penser à autre chose. Deviner combien de kilomètres s’accumulent derrière nous. Les distances prennent du flou quand on ne souhaite pas arriver. J’ai un peu mal au cœur. Le chemin entre Montréal pis Brossard est fait sur l’long. Ma chumme Mathilde appuie frénétiquement sur le gaz, puis sur le brake, puis sur le gaz, puis sur le brake, puis sur le gaz pour se convaincre qu’elle est plus rusée que le trafic.

C’est notre activité préférée, se convaincre qu’on est capable de faire des affaires. S’accomplir. Se fabriquer un succès à amener aux soupers de famille. Se fleurir, même en hiver. Ne jamais oublier d’arroser ses plantes de salon le dimanche et en profiter pour abreuver un peu ses ambitions de quelque chose. On est capables de ça. On sait se convaincre de grandes choses. Assises dans le char, Mathilde pis moi, on s’imagine en célébrités mondiales, championnes de la popularité calculée. On pratique nos visages de tapis rouge. J’ai choisi la moue avec la petite lèvre retroussée. On m’invitera à Tout le monde en parle. Je terminerai la soirée ben chaude sur le vin cher. La visualisation qu’y appellent ça.

Mathilde coupe le contact au milieu de Sous le vent. Je ravale mes larmes. On n’a jamais tout ce qu’on veut dans la vie. Ni ses tounes, ni sa shape d’été, ni ses dimanches avant-midi. Dans l’entrée de stationnement, on se donne des petites tapes dans le dos. On se motive à être des bonnes personnes qui sacrifient de leur sommeil en offrande au shower d’une cousine. C’est tant mieux. Les bonnes intentions valent plus de points la fin de semaine.

J’écrase ma clope dans la neige.

La porte s’ouvre. Ça crie. On me prend mon manteau. Je fige un peu trop longtemps dans le portique. C’est la victoire du quétaine à la grandeur de la pièce. Ma cousine a vomi des paillettes dans son salon en guise de nausée matinale. La banlieue sud est depuis peu visible de l’espace. La porte s’ouvre encore. Tout le monde crie. Encore. Aaaaah, ben non, Lucie va-y entre. Allôôôôôôôôôô. Mets ton cadeau sur la table du salon. Veux-tu que je prenne ton manteau ? J’vais prendre ton manteau. Ma cousine rayonne. La tête haute et solide fixée sur le sommet de son cou, elle est plus que fière de sa déco pis de ses Virgin mimosa… On s’entend tous pour dire que j’ai toujours ben juste du jus d’orange avec un parasol dedans. Mais… c’est correct de vivre ses illusions. Le salon est trop immense et étroit à la fois. Où c’est que tu te déposes dans une pièce où tout le monde semble à sa place. Je pourrais me cacher dans la montagne de cadeau. Se trouver spéciale. Je pense à Céline.

Je choisis une chaise en retrait des grands événements. M’asseoir à la hauteur du small talk. Croiser les jambes et la langue et attendre d’avoir fait son temps. Je hoche la tête. Dans le regard, un signe en néon ; Ayons la courtoise de ne rien se dire. Ça ne marche pas toujours. On approche toujours les chats qui dorment. Ça me semble évident qu’ils sont occupés à autre chose. Du genre se rêver un monde meilleur. Oui, oui, non, non. Ah merci, j’ai acheté ça chez Zara. Je sais même pas si c’est vrai. Je l’ai peut-être acheté chez H&M. Un de ses endroits aux collections plus éphémères qu’une résolution du Nouvel An. Ce n’est pas très important, anéwé. La politesse tourne sept fois dans ma bouche.

Quelqu’un se trouve très le fun de taper sur sa coupe. C’est l’heure d’un discours pour la future mère du futur président du monde au complet. Ben oui, l’avenir de l’humanité va grandir à Brossard. Assez surprenant, le destin. Ma cousine a la larme à l’œil. Elle lève son verre. Tout le monde suit le mouvement. Je fais semblant. À quoi on trinque ? À la maternité, j’imagine, ou au fait d’être ensemble ou à la bouteille de vodka qui est apparue sur la table à café. Les jeux d’alcools ne sont jamais bien loin des points tournants de nos existences.

Ma cousine se tient droite sur ses chevilles gonflées. Elle a un beau teint de personne heureuse d’être contente. Elle atteint quelque chose. Je pogne le fixe sur sa bedaine. Moi, je ne rayonne pas. J’ai plus de cernes que de face. J’ai perdu ma nuit à décorer un biberon du Dollorama pour faire moins crissement poche. Quand on n’a pas le budget des grands cadeaux déjà prêts, on paie avec des nuits blanches. Je l’ai recouvert de couleurs en forme de tâches insouciantes. Je n’ai pas le talent pour les choses claires et précises et les droits chemins. Sur la table, ça ne paraît pas. Il est emballé dans un beau sac gold. Pour faire plus riche. Il se fond à la masse. On offre des cadeaux qui nous ressemblent.

Ma cousine déballe tout minutieusement. Comme une bonne mère aux doigts délicats, qui coupe les franges. Le genre de mère en devenir qui ne manque pas de récitals, qui laisse des mots dans les boîtes à lunch. Le genre de mère qui a assez de place en elle pour accueillir le monde au complet. Elle a mon cadeau entre les mains. Des pyjamas plein les genoux. Le sol clairsemé de jouets qui développent le gros bon sens. Ben non Kevin, on rentre pas un cercle dans un rectangle. Ça me prend au ventre. Ma cousine a un gros ballon à la place du sien. Elle a l’air pas pire prête dans sa maison de banlieue. Elle déballe mon cadeau. Je m’en sors avec une blague. Ouin, c’est pratique un BAC en arts plastiques. Tout le monde rit. Je regarde Mathilde avec les yeux en noyade. C’est vrai que c’est pratique une fille avec un BAC en arts plastiques.

On sort fumer une clope. Mon manteau est trop petit, mes bottes se sont perdues dans le bain plein de bottes. J’en ai pris une paire au hasard. Se laisser porter sans trop y penser. Nous aussi, on est perdu dans un bain plein de bottes. La panique part des orteils qu’on ne semble plus. Même si on fait bien attention de porter ses bas de laine. Mathilde me flatte le dos. Autour de moi, les gens fleurissent. Les femmes font pousser des boutures dans leurs nombrils. Et moi, j’apprends encore à ne pas me faire plante carnivore quand les femmes autour de moi réussissent. Mon cœur est à peine plus grand qu’un trois et demi aux murs croches. Je n’ai pas d’entrée laveuse-sécheuse pour nettoyer mes erreurs. Ça me prend plus de temps que la moyenne. Brossard est pleine de gens ordinaires avec leurs avancées à rythme ordinaire.

Ils sont super le fun. Ils boivent des drinks avec des parasols dedans.

Ça crie dans la maison de ma cousine. Ça s’entend depuis l’espace. Le baby shower bouge dans les fenêtres. Je puff fort. On distingue à peine les corps de l’extérieur. On est du mauvais côté du givre. Je voudrais écrire mon nom à la fenêtre. C’est bébé.