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Au bout du monde.

Un anniversaire, du vernis à ongle et Charles Tisseyre.

Crédits : Andreas Weiland

C’est mon anniversaire aujourd’hui.

C’t’un après-midi aux grandes réflexions perdues entre deux-trois becs sur les joues, des « bonjour, bonjour » pis beaucoup de Coors Lights. Elles étaient en spécial. Assis dans le parc Laurier, parce qu’on ne change pas les bonnes habitudes, on se caresse les nuques et on se fait des tresses poissons malhabiles et surtout, surtout, on se rappelle que demain peut-être nos rêves arriveront en livraison UPS.

Ce serait bien de les recevoir avant que l’automne nous ramasse par le collet. On pourrait les mettre dans nos sac à dos. Ce serait lourd un peu, mais toujours moins que de porter une montagne sur nos dos comme on le fait si bien. On se partirait un camp de jour pour adultes tristes. Remettre de la couleur dans nos vies 9 à 5. Je nous imagine marcher ensemble jusqu’à très loin en chantant des comptines. Traîner de la patte jusqu’au bout du monde pour voir ce qui nous attends à la tombée du jour. J’espère qu’il y aura des vacances au bord de la mer, un océan où se passer le vent dans les voiles à longueur d’année et un lit en mousse mémoire pour qu’on se rappelle toujours ce que c’est de dormir l’un contre l’autre. Les chansons seront toutes sans paroles, c’est moins déconcentrant quand tu fais l’amour. Y’a du quétaine qui me coule dans les veines depuis qu’on s’est frenché dans les toilettes de la Rockette. Est-ce que c’est ça un retour de balancier?

Je t’observe me regarder. On devrait se partir une série documentaire sur la découverte visuelle des passions amoureuses. Notre talent à se dénuder de la pupille mérite quelque chose comme six épisodes de 23 minutes sur les folies de jeunesse. C’est ma fête de toute manière et j’ai le droit de rêver à Charles Tisseyre qui parle de mes romances de feux de paille comme si c’était l’apogée de l’évolution humaine.

Y fait chaud sur notre coin de gazon. J’sais pas si c’est mon thermostat qui est pogné sur « vacances », mais j’ai l’goût de rien faire avec toi jusqu’à loin dans la nuit. Se blottir dans nos torses longtemps pis qu’y soit assez tard pour qu’on ne sache plus si on est encore aujourd’hui ou si on est rendu demain. Se perdre doucement dans le calendrier et regarder les mois passer devant nous comme une performance artistique pas claire, claire de ton ancienne coloc de cégep. Ressortir au mois de Novembre et se dire qu’on devrait se trouver une cabane pour l’hiver. J’pense à des maisons en banlieue quand quelqu’un dit ton prénom. Ça doit ressembler à ça l’amour ? Quand l’idée d’avoir un labrador qui s’appellerait Biscuit ne te fait plus peur, non ? Je rêvasse au soleil qu’on fasse un bout de chemin ensemble pour gravir des échelons sur le baromètre du bonheur. Qu’on regarde des adolescentes en peine d’amour pis qu’on le pense vraiment quand on va leur dire que ça s’en vient, promis.

C’est mon anniversaire aujourd’hui.

Je me badigeonne de chaleur comme si j’avais jamais connu l’été. Au milieu du parc, je mets du vernis sur mes ongles. C’est une activité simple que je peux faire sans penser à rien, enfin me perdre dans un confort cérébral. Je préfère me mettre du rouge sur le bouts des doigts plutôt que tout le reste. J’évite les textes qu’ils me restent encore à terminer dans mes milliers de cahiers pèle mêle, pleins à craquer de débuts que j’abandonne comme autant de petits rêves solitaires.

On ne peut pas avoir le visage qui rayonne toute l’année. Et ces jours-ci, mon plus grand désir, c’est de m’acheter un criss de iPhone pour pourvoir enfin prendre des selfies avec une balance des blancs qui se peut ou ben des photos de mon assiette où la saturation ne donnerait pas mal au cœur. La nuit, je ne dors pas. À place, je scroll jusqu’à l’épuisement, jusqu’à me convaincre que la fille des photos de yoga est pas plus cool que mon rien de personne incapable de se peindre les ongles sans dépasser. Encore moins de faire le chien tête en bas.

C’est mon anniversaire aujourd’hui.

Le parc Laurier est plein de gazou et de ballounes. Journée de fête et hop, tra la la. Tout ce que je souhaite pour mon 23e anniversaire, c’est d’être assez bien en dedans, pour me crisser d’avoir un filtre en dehors. Faire une campagne d’affichage sauvage avec ma grosse face de fille qui a ouvert sa caméra du mauvais bord. Assumer que j’ai pas de fossettes cutes pis que mes cuisses se touchent. Comprendre que y’aura du monde pour marcher avec moi même si je m’essouffle vite. Le matin, j’aime mieux boire un café que de me brosser les cheveux. C’est un peu ça, faire des choix. Ce ne seront pas toujours les meilleurs.

On se rapellera de ma robe blanche dans un open bar de un vin rouge en 2012.

Ce serait triste qu’on se retourne pour finalement se rendre compte qu’on a passé nos vies à tracer le chemin pour quelqu’un d’autre que nous autres. Charles Tisseyre serait obligé de narrer quelque chose de triste.

Alors non.

Je n’ai pas peur, aujourd’hui. C’est mon anniversaire. Je regarde mes ongles quand je place mes doigts sur ta nuque. Je suis imparfaite jusqu’à la courbe du cœur. Je trouve ça beau en mosaïque sur mon profil Tinder, c’est un peu dommage de ne plus en avoir besoin.

S’en est assez d’attendre une livraison UPS qui contiendrait tout ce qu’on a toujours voulu être. Je préfère prendre les devants et mettre des souliers de marche. Prendre la montagne que j’ai sur le dos, lui dire de m’attendre sur le coin de la rue et ne jamais revenir. Te tenir par la main, te regarder dans les yeux quand je te dirai « prêt, pas prêt, je suis déjà en avant. » Me mettre en marche vers le vide et espérer atterrir sur demain. Au bout du monde, y’a nous deux qui prennent un café sans amertume pour se dire tout ce qu’on a oublié de faire, tout ce qu’on aurait dû et rire des larmes qu’on a versé pour se remplir un bain chaud avec de la mousse. J’ai hâte d’y être.

C’est mon anniversaire.

On me tend un gâteau. J’inspire, quand même longtemps parce que c’est plus difficile de formuler un vœux qu’on pourrait le croire. Je n’ai pas grand chose à souhaiter, sauf peut-être une botte paire de souliers. Il me reste encore du chemin à faire.

C’est mon anniversaire et Charles Tisseyre rigole dans ma tête.

Je souffle la bougie.

Je sais une seule chose.

J’aime mieux le bout du monde avec toi que l’immensité de la vie toute seule.